Défendre le voile au nom de quoi ?

par Sylvie Bergeron

Me. Julius Grey, dont l’influence peut indéniablement colorer les valeurs de notre société, considère gagnant de préférer une femme voilée sous le prétexte qu’il vaut mieux la garder au travail pour son intégration. A-t-on des preuves ou statistiques démontrant le fait de cette intégration éventuelle ? Est-ce qu’on n’envoie pas plutôt le signal aux immigrants qu’ils n’ont aucun effort d’altérité à faire concernant leur vielle coutume et que seul le peuple d’accueil doit se changer ?

Œil pour oeil, dent pour dent

Par ailleurs, M. Grey n’est pas sans savoir que le Coran est le seul livre sacré à ne pas avoir interdit la pratique de la loi du Talion. Est-ce que si nous interdisons le port du voile dans la fonction publique (ce qui n’empêche pas de trouver du travail ailleurs), nous devrions craindre des représailles de la part de certains musulmans ?  Si oui, l’argument d’accepter le voile pour intégrer la femme est-il une manière de contenir le désir de ces musulmans de répondre à l’interdiction du voile par la prolifération du voile ou autre manière de se faire justice (loi du Talion) ? Si tel est le fond de l’argumentaire, alors on ne défend pas ici la liberté individuelle, mais l’idée de ne pas attiser le vieux fond de barbarie « œil pour œil et dent pour dent ». Non que les judéo-chrétiens soient dépourvus de ce vil instinct bien au contraire, mais de toutes les religions monothéistes, le Coran est le seul des livres saints à consacrer cette coutume archaïque. Son usage est donc parfaitement assumé par les musulmans en tant que culture. Au contraire, le Québécois a enregistré l’idée de présenter l’autre joue lorsqu’il est heurté par quelqu’un. Cette inégalité culturelle dans notre débat social actuel devrait sérieusement être prise en compte par nos intellectuels.

La culture du mépris

Nous avions pourtant décidé de laïciser notre nation avant l’arrivée massive d’immigrants. Ce combat s’est fait par la force collective des femmes – principales opprimées devant Dieu – et notre démarche a heurté nos mâles. Nous souhaitions que l’homme parvienne à maîtriser ses pulsions par lui-même, qu’il devienne responsable de sa violence intérieure, qu’il cesse de la déverser sur la femme. C’est ce travail culturel que nous avons entrepris avant la venue d’une immigration religieuse visible. C’est cette habitude passéiste que nous voulions saborder.

Écrire la charte pour la femme et non contre certains signes

Aujourd’hui le PQ nous offre d’achever notre démarche. Certains immigrants ou enfants d’immigrants semblent surpris par la réaction des Québécois, comme s’il était acquis que leur religion allait prendre le dessus sur le vide que nous avons laissé. Insister pour imposer la vierge voilée au sein de l’État ne changera rien au fait qu’une femme a un sexe, et que nous avons choisi en tant que nation de ne pas camoufler cet attribut naturel. Ainsi, si une femme utilise la charte des droits individuels pour plaider en faveur de son voile dans une fonction publique, elle heurte de front toutes celles qui se sont battues avant elle pour sa liberté. Il est injustifiable pour les femmes d’ici de subir une nouvelle rétrogradation du statut, qu’il vienne des féministes ou de femmes et d’hommes qui ont reçu le privilège d’immigrer (ou dont les parents ont immigré) et qui revendiquent un droit qui nous asservirait à nouveau. C’est blessant de voir à quel point certains aiguisent leurs arguments sans considération pour nos combats antérieurs. C’est dire à quel point aussi notre histoire les indiffère et que l’intégration au peuple québécois (distincts des Canadiens sur ce plan) n’est pas au rendez-vous.

La libération sexuelle de l’homme

L’humilité de la femme ne passe pas par le déni de son sexe mais par sa maîtrise sur les jeux de pouvoir. Voilà la culture moderne à laquelle nous avons abouti, celle que nous offrons aux immigrants en tant que nation. Nous souhaitons que la femme cesse de cacher sa nature sexuée pour éviter de perturber l’homme et que l’homme travaille à son tour à sa maturité sexuelle. Un bout de tissus qui fait office de barrière entre la force sexuelle de l’homme et la vulnérabilité de la femme ne fera pas évoluer les hommes. La démarche d’émancipation de la femme doit être faite main dans la main avec celle de l’homme.  Il y a des limites à traiter la violence faite aux femmes en se rejetant soi-même et en assumant tous les torts. L’homme doit apprendre à maitriser seul ses pulsions. Cette réalité-là, nos intellectuels (des hommes pour la plupart) ne la considèrent pas dans leurs argumentaires parce qu’ils se posent au-dessus du problème… ils évacuent le pathos de la question. Voilà pourquoi, à force d’arguments raisonnables posés en dehors du pathos inhérent aux sexes, nous vivons une crise liée au sentiment d’appartenance.

Le combat des femmes ne fut pas vain au Québec

Une grande partie des hommes Québécois a pourtant travaillé de pair avec la femme au cours de notre démarche d’émancipation. Ils sont devenus réellement sensibles à notre position. Même s’il y a encore bien du travail à faire, on peut dire que – collectivement –  nous étions parvenus à fissurer cette culture millénaire de domination mâle. Alors non, nous ne voulons pas reculer en nous faisant imposer des symboles religieux significatifs. Nous n’en avons pas contre la femme qui porte son voile ni contre l’homme à la kippa sur la rue, mais disons que le retour du religieux par une immigration massive et soudaine nous pousse à terminer rapidement la démarche de laïcisation de l’État que nous avions entreprise. C’est une invitation sincère à un vivre-ensemble sans tension.

Contradiction intellectuelle au service du machisme

Les bien-pensants comme Me. Grey invoquent la non-discrimination religieuse pour se porter à la défense d’une pratique religieuse qui fait ouvertement la promotion de la discrimination envers la femme. Quelle belle contradiction intellectuelle. Ils devraient plutôt  considérer que leur élan pour défendre la dite minorité voilée se situe dans le contexte d’un combat d’ordre collectif livré à fort prix par les femmes qui se sont mises ensemble il y a 50 ans pour mettre un terme à la domination mâle. Lorsqu’on se passionne à trouver un argumentaire pour le droit des minorités en tant qu’avocat au point de réduire l’avènement d’une lutte collective si importante et éprouvante à un argument logique, ce sont toutes les femmes qui se trouvent affaiblies dans leur désir d’émancipation. Et les hommes continuent de marcher au-dessus d’elles sans se remettre en question.

Continuer d’asservir au nom d’une logique

Un plaidoyer d’avocat se portant à la défense d’une seule femme pour nous imposer son voile dans l’État nous ferait recommencer ce processus ardu ? Des hommes intelligents n’auraient pas compris l’importance pour une nation de mettre les religions sur des voies de services ? Vraiment ? Devrions-nous poursuivre en justice les intellectuels qui briment la société féminine collectivement en offrant un privilège individuel en soi déconnecté de sa réalité globale ? Il est dangereux au nom de la raison de défendre un sentiment d’appartenance à une religion – en soi collectif parce que générateur d’une culture – en faisant croire à un droit individuel pour l’opposer à une autre collectivité, le peuple d’accueil.  Il n’y a rien d’individuel dans une religion et c’est pernicieux de prétendre la défendre au cas par cas.

La primordiale hiérarchisation des droits

De surcroit, toute religion produit une culture anti-femme qui entretient un préjugé convenu et pervers face à la femme. Dire qu’une religion est plus importante que l’égalité de la femme est déshonorant pour la race humaine. Il est étonnant que des intellectuels se portent à la défense d’un tel mépris, d’une telle arrogance envers la femme, précisément en défendant les religions qui exhibent le plus les signes d’asservissement.

Changer le paradigme des juges

Il appert aussi que le combat des femmes ne peut s’exercer que collectivement car, sans cette force, il est ardu de défendre leur droit à l’égalité en tant qu’individu face à l’homme, les preuves sont souvent trop subtiles. Il s’agit plutôt d’une culture mondiale de domination à déconstruire qui ne passe pas par la preuve mais par un changement de paradigme. Ce changement ne peut pas se faire que par la seule force individuelle du droit car, il est fondamentalement lié à un choix de société. Nous aimons à croire que ces choix de sociétés ne sont pas le fait unique de brillants plaidoyers d’avocats séduisant la raison de juges, mais d’un réel désir de vivre ensemble.

L’intention derrière l’argumentaire ?

Nous espérons également que Me. Grey n’a pas conçu et personnalisé son argumentaire concernant les femmes voilées, dans le but détourné de préserver le port de la kippa de ses frères. Chaque symbole ostentatoire de quelque religion consacre la supériorité de l’homme sur la femme faisant d’elle une sorte de fétiche à son service. On ne peut, sous le prétexte primaire d’un attachement à d’anciennes coutumes, se permettre d’avorter notre démarche collective qui vise à sortir hommes et femmes de l’aliénation sexuelle.

Émancipons-nous ensemble

Dans une action concertée et cohérente pour notre société, nous espérons que tous ses messieurs choisiront avec nous d’honorer les femmes au Québec en lui consacrant enfin le statut égalitaire qu’elles méritent. Nous osons croire que ne sera pas bloqué le progrès social de notre nation dont la lutte des femmes pour leur égalité – qui dépend de la séparation de l’Église et de l’État – est un pivot central. Au contraire, nous nous attendons de tous ces gens intelligents à les voir nous accompagner dans les dernières étapes de notre émancipation.

 

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